Quand Laurent Hilaire bouscule le ballet russe

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« Il faut que ça rentre dans leur corps, <br>leurs muscles et leur gênes »

« Il faut que ça rentre dans leur corps,
leurs muscles et leur gênes »

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Arrivé à Moscou en janvier dernier, Laurent Hilaire est le premier Français, depuis Marius Petipa il y a plus d’un siècle, à prendre la tête d’une compagnie russe – la troupe du ballet du théâtre Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko. Depuis six mois, l’ancien danseur étoile et maître de ballet de l’Opéra de Paris travaille quotidiennement avec la troupe de 120 danseurs afin de mettre sur pied un répertoire ambitieux pour la saison 2017/18. Le Courrier de Russie a suivi le directeur et sa troupe en juillet dernier, à l’occasion de deux répétitions puis de la première de la saison. Reportage en coulisses.

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Laurent Hilaire - Crédits : Théâtre Stanislavsky
Laurent Hilaire - Crédits : Théâtre Stanislavsky
Les danseurs
Les danseurs

Dans la grande salle du théâtre Stanislavski, une vingtaine de danseurs s’affairent sur scène. Au milieu des tutus, pointes et collants blancs, Laurent Hilaire est en grande conversation avec la couturière, qui doit réajuster certains costumes. « Le justaucorps est trop large, il faut le reprendre. Je veux que tout soit irréprochable pour la première », lance le directeur, souriant, avant de donner ses consignes pour la répétition. « Les malinki (« petits », en russe), par ici », indique-t-il à un groupe de quatre jeunes danseuses, qui s’empressent de rejoindre le devant de la scène.

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Laurent, lui, prend du recul pour observer le résultat de six mois de travail. « Stop, stop, stop », lance-t-il à une ribambelle de ballerines ayant a peine entamé leurs sauts de chat. « Macha, plus de corps ! Can I see the arabesque ? Yes, that’s it. Pas moins, comme ça. Spasibo », lance-t-il depuis le parterre, dans le mélange de langues tout personnel qu’il a élaboré pour se faire comprendre.

À une semaine de la première, Laurent Hilaire et les 120 danseurs du Stanislavski répètent chaque jour, de 12 à 19h, l’intégralité du spectacle. Le directeur artistique a opté pour un programme ambitieux de trois ballets d’un acte chacun, alliant classique et modernité, et surtout – pour du neuf.

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Laurent Hilaire
Laurent Hilaire

Entre classique et modernité

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Parmi ces nouveautés, Suite en blanc, un ballet néo-classique créé en 1943 par Serge Lifar – premier danseur des Ballets russes et maître de ballet de l’Opéra de Paris, décédé en 1986 –, que Laurent Hilaire a lui-même dansé. « C’est la première fois qu’un théâtre russe présente un ballet abstrait, et, de surcroît, de Serge Lifar », souligne le directeur de la danse.

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Suite en blanc
Suite en blanc
Dessin danseuses
Claude Bessy ( au centre ) - Crédits : Théâtre Stanislavsky
Claude Bessy ( au centre ) - Crédits : Théâtre Stanislavsky

Pour l’assister, l’ancienne étoile a fait appel à Claude Bessy, directrice de l’École de danse de l’Opéra de Paris pendant plus de 30 ans et grande proche de Lifar. Dans le fond de la salle, elle observe les moindres faits et gestes des danseurs, conseillant le directeur artistique sur les consignes à donner. « Laurent a été mon élève, je le considère comme mon fils », confie-t-elle. Ravie de la nouvelle position occupée par son protégé, Claude Bessy voit du potentiel dans cette compagnie « même s’il y a encore beaucoup de travail », concède-t-elle.

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Elle estime que les artistes russes « dansent avec trop de force » alors que les filles « manquent de rigueur dans les bras ». Mais, entre deux répétions, Laurent Hilaire est là pour défendre ceux qui sont devenus ses protégés. « Depuis mon arrivée, je ne vois qu’enthousiasme et engagement, sur les trois ballets », insiste-t-il, saluant les qualités des membres de sa troupe.

Pour lui, les danseurs russes ont « plus de légèreté », « non dans un sens négatif, au contraire – dans le sens constructif du mouvement », précise-t-il. Désireux d’exploiter ces qualités, il cherche, plutôt qu’à transposer un style français, à arriver à un travail qui sera « le fruit de la rencontre ».

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Dessins Danseuses

Sur scène, le décor a changé et les tenues noires des danseurs ont fait place à des combinaisons couleur chair. Les répétitions reprennent avec les deuxième et troisième ballets : Petite Mort de Jiri Kylian, déjà dansé par le Stanislavski, et The Second Detail de William Forsythe, l’un des plus grands chorégraphes contemporains, que Laurent Hilaire qualifie d’ « architecte du mouvement ».

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La Petite Mort
La Petite Mort
The Second Detail
The Second Detail

Jamais présentés au Stanislavski, les ballets de Forsythe, devenus célèbres en France et dans le monde à la fin du 20ème siècle, sont rarement proposés en Russie. C’est le théâtre Mariinsky qui a présenté pour la première fois du Forsythe, il y a 13 ans, tandis que The Second detail a été dansé pour la première fois en Russie en 2012, au théâtre de Perm, réputé pour son ouverture. Cinq ans plus tard, le prestigieux Stanislavski de Moscou décide, à son tour, de faire preuve d’audace.

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Se mettre en danger

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Un choix que Laurent Hilaire justifie par son désir de présenter « des pièces emblématiques de la danse d’aujourd’hui via des chorégraphes majeurs des 20 et 21ème siècles ». « Si je suis au Stanislavski, c’est pour aller de l’avant, pour proposer aux danseurs des styles, des rencontres, des chorégraphies et des techniques différentes », explique-il, annonçant la couleur de la programmation de l’année prochaine. L’objectif ? Que les danseurs se nourrissent et s’enrichissent de nouvelles expériences, pour évoluer personnellement, mais aussi pour faire mieux vivre le classique et éviter de devenir une « compagnie-musée ».

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« Si je suis au Stanislavski, c’est pour aller de l’avant, pour proposer aux danseurs des styles, des rencontres, des chorégraphies et des techniques différentes »

Dessin Danseuses
Les danseurs à l'échauffement
Les danseurs à l'échauffement

Afin de familiariser le public russe avec les créations de Forsythe, Laurent Hilaire a organisé, avant la première, une répétition générale rassemblant les critiques, les journalistes et les professionnels du monde du théâtre. « Une pratique courante en France, mais assez rare en Russie », constate-t-il.

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À la manœuvre à l’occasion de cette séance, Noah Gelber, répétiteur américain de William Forsythe. Vif et énergique, il montre les mouvements saccadés et décalés typiques du maître à des artistes encore peureux. « Avec Forsythe, les danseurs doivent, sans oublier les bases, se laisser aller et exprimer toute leur créativité », indique le répétiteur au Courrier de Russie. Laurent Hilaire confirme : si les danseurs russes ont assimilé la chorégraphie, ils doivent désormais se l’approprier intégralement. « Il faut que ça rentre dans leur corps, leurs muscles et leur gênes », explique le directeur artistique, qui a lui-même participé à la création du chef d’œuvre de Forsythe In The Middle Somewhat Elevated, avec Sylvie Guillem, en 1987.

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>Noah Gelber montre un mouvement aux danseurs - Crédits : Théâtre Stanislavsky
Noah Gelber montre un mouvement aux danseurs - Crédits : Théâtre Stanislavsky
Dessin Danseuses
Oksana Kardach - Crédits : Théâtre Stanislavsky
Oksana Kardach - Crédits : Théâtre Stanislavsky

Parmi les danseurs présents lors de la générale, Oksana Kardach, l’une des ballerines phares du Stanislavski, fait partie de la troupe depuis douze ans. Mélanger classique et contemporain représente pour elle un véritable challenge. « Nous avons déjà dansé des ballets modernes avec des mouvements graphiques mais pas aussi extrêmes, commente-t-elle après la répétition. Ici, nous nous mettons réellement en danger car nous repoussons nos limites », ajoute-t-elle, confiant avoir parfois peur de se blesser. Impatiente de danser, elle redoute pourtant, en outre, la réaction du public russe face à ces propositions « violentes, presque agressives ».

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Jour J

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Le jour de la première, le 7 juillet dernier, Laurent Hilaire est à la fois confiant et stressé. « Ils sont prêts », assure-t-il, conscient que son sort est désormais entre les mains du public russe.

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Dessins danseuses Dessins danseuses Dessins danseuses

Assis dans le parterre pendant la représentation, au milieu de ses « juges », l’ancien danseur étoile scrute les visages. Ballet après ballet, le public, visiblement conquis, applaudit chaleureusement le travail de la troupe.

Dans les couloirs du théâtre aussi, les commentaires sont élogieux. « Quel bonheur de voyager à travers un siècle d’histoire de la danse classique en une soirée, se réjouit Tatiana, une élégante dame de 67 ans. Même si je raffole des classiques, comme les œuvres de Bourmeister, il est plaisant de voir nos danseurs évoluer sur différents styles », ajoute cette habituée du Stanislavski.

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Les danseurs saluent le public
Les danseurs saluent le public

Andreï, musicien de 33 ans, émet quelques réserves sur le ballet de Forsythe, « trop agressif » à son goût mais se dit totalement sous le charme des deux premières parties « tout en finesse et légèreté », estime-t-il.

La première a également été saluée par les professionnels. Au terme de la soirée, la critique de ballet classique de Kommersant Tatiana Kouznetsova a estimé que « Laurent Hilaire a fait entrer la troupe dans le 21ème siècle. »

Fin

« Laurent Hilaire a fait entrer la troupe dans le 21ème siècle. »